[Eglise]La chimère plissa les yeux, aux aguets. Une fois sûre d’être seule, elle s’approcha de la fontaine.
Elle plongea son regard d’ambre dans l’eau sombre et ses pensées repartirent en arrière.
Elle se revit, silhouette au pelage noir tâché de sang traîner sa carcasse dans la ville, le ventre creux, les membres tremblants. Elle revit son museau velouté brûlant de fièvre inspirer l’air pur et frais de la nuit. Elle s’était glissé dans l’obscurité rassurante des rues sombres. Elle sentait encore le goût du sang chaud du chien errant sur sa langue. Ensuite, un éclair sombre avait fracassé la vitrine d’un magasin et arraché un long manteau noir. Eris sentait encore la morsure du verre sur sa peau. La créature s’était dirigé vers le Parc, ombre parmi les ombres.
Comme il y a quelques jours …
Mais là, tout avait changé. Elle était seule, à présent. Sans Lui. Et même le paysage en était différent.
Les yeux rivés au reflet miroitant de la lune, elle se transforma, observant son faciès de félin reprendre figure humaine.
Plongeant ses mains dans l’eau glacée, la jeune femme nettoya son buste, ses bras et son dos, couvert de sang séché. Les doigts tremblants, elle effaça les dernières traces de son dîné.
Peu à peu, ses blessures disparurent et elle s’aperçut avec horreur que la plaie de son épaule se refermait.
En un instant, sa morphologie augmenta en force et en muscle et les puissantes griffes de la femme amazone s’enfoncèrent dans son épaules de plusieurs centimètres dans son épaule, tournoyant sur elles même pour détruire le maximum de chaire.
La créature eut à peine un rictus lorsque la douleur la projeta au sol, lui rendant, du même coup, son apparence vulnérable.
Agenouillée, la paume des mains appuyée sur le sol, la chimère regarda tomber sur le sol trois larmes vermeils, symboles sanglants de son tourment.
Une mèche de cheveux bruns balaya son visage tandis qu’Eris soufflait lentement. La souffrance envahissait son esprit telle une drogue.
Se relevant, elle enfila le manteau, frissonnant au contact rugueux du tissus sur sa chair à vif.
*Vous ne voulez plus de moi, très bien. Je partirai donc.*« Mais … avant … Je dois savoir pourquoi … »A peine avait-elle prononcé ses paroles qu’elle sentit comme un violent coup de poing sur son ventre. Le souffle coupé, elle se laissa glisser au sol et se plia en deux. Un vide immense enveloppa tout son être, l’éloignant à jamais des dernières bribes de sensations qu’elle conservait de son Maître.
Interdite, la chimère sentit que son visage était complètement humide et elle leva les yeux au ciel.
Mais il ne pleuvait pas …
Pire que la douleur, une sensation de néant envahissait son être.
Le hurlement déchirant qu’elle poussa resta enfermé dans sa tête et aucun son ne franchit ses lèvres.
La sueur coula le long de son échine et, pour la première fois de sa vie, Eris sut qu’elle allait mourir, là, dans le froid d’une nuit d’hiver, seule.
Combien de temps resta-t-elle prostrée ? Nul ne pourrait le dire …
Le hululement d’un hibou la sortit de sa torpeur et elle constata qu’elle était encore en vie. Cela lui fit l’effet d’un coup de poignard en plein cœur.
Elle pouvait vivre sans lui ? !
« Seule pour toujours … Vous m’avez recueillie puis vous m’avez abandonnée. Pire ! Vous m’avez maudite. Mais vous n’avez rien compris, Maître. Vous serez toujours une partie de moi … »Et, espéra-t-elle silencieusement, elle faisait toujours partie de Lui ...
Plus que jamais convaincue qu’elle devait retrouver le Démon, Eris quitta le Parc et laissa les ténèbres de la nuit l’engloutir.
Au loin, dans un endroit qu’elle ne pouvait localiser, l’âme Shizumu Sho l’appelait. Et, si elle ne pouvait le trouver en puisant dans ce lien qu’il avait briser, elle se laisserait guider par son cœur.
[A la recherche de son Maître]